Back to Chartrons ( rue Gama )

Il y a 20 ans, je quittais la mort dans l’âme le quartier de mon cœur, les Chartrons. Nous avions pourtant trouvé une imprimerie à retaper rue Barreyre mais notre offre, trop basse, fût refusée. Pour ce prix-là aujourd’hui on s’offre un garage dans le même coin.

 

J’aimais la ville, mon mari préférait la campagne. Une maison avec un joli potentiel et un beau jardin nous offrait le compromis idéal à Bègles pour élever nos enfants. Nous voilà partis pour le Sud, quittant un quartier animé (même si la place était littéralement morte à l’époque) plein d’antiquaires et de petits commerçants qui nous connaissaient. Nous avons fait notre trou à Bègles, loin des bordelais de souche et de notre zone de confort. Nos enfants y ont été heureux mais les Chartrons occupaient inlassablement une place à part dans nos têtes : près du centre, vivant et sûr, convivial, mélangé et très joli, plein d’amis.

 

Depuis il s’est beaucoup animé, les écoles de commerce y ont poussé et les parisiens s’en sont entiché à grand renfort de comm et de comparaison avec le marais. Aujourd’hui, de nombreux commerces y ont été remplacés et la fringue a envahi la rue notre dame ce qui ne présage rien de bon. Les loyers ont flambé, certains commerçants y sont arrogants, leurs néo clients parlent de leur Week end à Pyla ou à Cap fairai (on dit au Pyla ou au Cap Ferret du c …).

 

Côté fréquentation l’embourgeoisement y est impressionnant et le mélange a disparu. La communauté de femmes de ménage portugaises qui nettoyaient les demeures bourgeoises sont parties en périphérie, leurs enfants ont quitté l’école du coin qui ressemble désormais à une école privée du 6ème où la mixité est proche de zéro. Et si on dépend du grand parc qui est à deux pas, on se débrouille pour faire autrement et ça magouille sec. Mais le quartier reste néanmoins près de tout et bien joli, la rue notre dame est une ravissante carte postale.

 

Le hasard de travaux m’oblige aujourd’hui à passer quelques mois aux Chartrons et à ré expérimenter de près la vie de ce quartier. Une autre vie sociale que je n’ai jamais quittée rend les choses très faciles, de très nombreux amis de toujours y sont établis, des cousins, une partie de mon réseau. C’est une occasion rêvée pour savoir d’où je suis au fond et si ce n’est pas après mes 20 ans que je cours par ici. Je savoure ce retour provisoire à une époque où les terrasses s’animent et où la vie se joue en partie dehors. Je me sens certes comme un poisson dans l’eau ici mais un poisson qui a fait un grand détour par un ailleurs et a tout le temps besoin de changer d’air (d’eau devrais-je dire). Mes trajets en tram pour aller récupérer mon fils sont un grand moment sociologique. A partir de la porte de Bourgogne la population change, les gens sont moins apprêtés, la diversité se reforme. Comme quoi habiter un lieu ou un autre n’est pas anodin.

 

Hier en me baladant rue Notre Dame, j’ai croisé une bordelaise amie d’amie qui quitte le quartier, agacée par sa gentrification et la présence des parisiens, en n’oubliant pas de vendre son bien une blinde au passage (de préférence à un parisien qui paye mieux) histoire d’apporter son écot à un changement qu’elle condamne d’un côté pour mieux en profiter de l’autre.

 

Un bon résumé de l’ambiguïté du sentiment et du ressenti (du ressentiment ?) Paris Bordeaux !

Guillemette Bardinet
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